8 février 2026

Baudelaire et la musique

Alphonse Osbert, Harmonie de la mer le soir, 1930, huile sur panneau, musée d’Orsay

« La musique creuse le ciel » – Charles Baudelaire

Les poèmes

Il existe au moins un poème dont le titre est explicitement lié au sujet :

La musique

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

La mer aux Saintes-Maries, 1888, Van Gogh – Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou.

Plusieurs autres poèmes font des références à la musique, à l’harmonie, ou aux instruments, dans le cadre de la synesthésie chère à Baudelaire :

« Harmonie du soir » explore des correspondances entre les sons, les parfums et les couleurs, mais il évoque directement le « violon frémit comme un cœur qu’on afflige ». Sa forme en pantoum crée un effet de mélodie tournoyante, presque hypnotique.

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


« Correspondances » : Bien que ne parlant pas uniquement de musique, le poème pose les fondations théoriques de la synesthésie : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Correspondance – Marie-Thérèse Hoarau


« Le Jet d’eau » : Dans ce poème, la musique est liée au bruit de l’eau. Le rythme des vers imite le balancement et la retombée d’une gerbe d’eau, créant une musique douce et apaisante qui accompagne la rêverie amoureuse. Le refrain participe à l’effet musical.

Le jet d’eau

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t’a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d’eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l’extase
Où ce soir m’a plongé l’amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu’incendie
L’éclair brûlant des voluptés
S’élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis, elle s’épanche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu’au fond de mon cœur.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Ô toi, que la nuit rend si belle,
Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,
D’écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Les poèmes en prose


 » La Soupe et les nuages » : dans ce court poème, la « musique » apparaît de manière métaphorique :
c’est le contraste entre la musique céleste de l’imaginaire et le bruit du quotidien.

La Soupe et les nuages

Ma petite folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte
de la salle à manger je contemplais les mouvantes architectures que
Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de
l’impalpable. Et je me disais, à travers ma contemplation: « – Toutes
ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle
bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts. »
Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et
j’entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et
comme enrouée par l’eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien-
aimée, qui disait: « – Allez-vous bientôt manger votre soupe, sacré
bougre de marchand de nuages? »
Le Spleen de Paris – Petits poèmes en prose, C. Baudelaire (1869)

Nuages – photo de Madeleine Cafedjian

« Le crépuscule du soir » : « une lugubre harmonie », « des harmonies de l’enfer », des « robes étranges de danseuses », pour une » fête intérieure ».

Le crépuscule du soir

Le jour tombe. Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée ; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule.

Cependant du haut de la montagne arrive à mon balcon, à travers les nues transparentes du soir, un grand hurlement, composé d’une foule de cris discordants, que l’espace transforme en une lugubre harmonie, comme celle de la marée qui monte ou d’une tempête qui s’éveille.

Quels sont les infortunés que le soir ne calme pas, et qui prennent, comme les hiboux, la venue de la nuit pour un signal de sabbat ? Cette sinistre ululation nous arrive du noir hospice perché sur la montagne ; et, le soir, en fumant et en contemplant le repos de l’immense vallée, hérissée de maisons dont chaque fenêtre dit : « C’est ici la paix maintenant ; c’est ici la joie de la famille ! » je puis, quand le vent souffle de là-haut, bercer ma pensée étonnée à cette imitation des harmonies de l’enfer.

Le crépuscule excite les fous. — Je me souviens que j’ai eu deux amis que le crépuscule rendait tout malades. L’un méconnaissait alors tous les rapports d’amitié et de politesse, et maltraitait, comme un sauvage, le premier venu. Je l’ai vu jeter à la tête d’un maître d’hôtel un excellent poulet, dans lequel il croyait voir je ne sais quel insultant hiéroglyphe. Le soir, précurseur des voluptés profondes, lui gâtait les choses les plus succulentes.

L’autre, un ambitieux blessé, devenait, à mesure que le jour baissait, plus aigre, plus sombre, plus taquin. Indulgent et sociable encore pendant la journée, il était impitoyable le soir ; et ce n’était pas seulement sur autrui, mais aussi sur lui-même, que s’exerçait rageusement sa manie crépusculeuse.

Le premier est mort fou, incapable de reconnaître sa femme et son enfant ; le second porte en lui l’inquiétude d’un malaise perpétuel, et fût-il gratifié de tous les honneurs que peuvent conférer les républiques et les princes, je crois que le crépuscule allumerait encore en lui la brûlante envie de distinctions imaginaires. La nuit, qui mettait ses ténèbres dans leur esprit, fait la lumière dans le mien ; et, bien qu’il ne soit pas rare de voir la même cause engendrer deux effets contraires, j’en suis toujours comme intrigué et alarmé.

Ô nuit ! ô rafraîchissantes ténèbres ! vous êtes pour moi le signal d’une fête intérieure, vous êtes la délivrance d’une angoisse ! Dans la solitude des plaines, dans les labyrinthes pierreux d’une capitale, scintillement des étoiles, explosion des lanternes, vous êtes le feu d’artifice de la déesse Liberté !

Crépuscule, comme vous êtes doux et tendre ! Les lueurs roses qui traînent encore à l’horizon comme l’agonie du jour sous l’oppression victorieuse de sa nuit, les feux des candélabres qui font des taches d’un rouge opaque sur les dernières gloires du couchant, les lourdes draperies qu’une main invisible attire des profondeurs de l’Orient, imitent tous les sentiments compliqués qui luttent dans le cœur de l’homme aux heures solennelles de la vie.

On dirait encore une de ces robes étranges de danseuses, où une gaze transparente et sombre laisse entrevoir les splendeurs amorties d’une jupe éclatante, comme sous le noir présent transperce le délicieux passé ; et les étoiles vacillantes d’or et d’argent, dont elle est semée, représentent ces feux de la fantaisie qui ne s’allument bien que sous le deuil profond de la Nuit.

Crépuscule – photo de Madeleine Cafedjian

Baudelaire et les compositeurs


On ne peut parler de Baudelaire et de la musique sans mentionner son texte : « Richard Wagner et Tannhäuser à Paris ».

Ci-dessous, la lettre de Baudelaire à Wagner :

Baudelaire admire aussi d’autres musiciens, voir sur le lien ci-dessous :

Des compositeurs sont inspirés par les poèmes de Baudelaire :

Debussy a mis en musique cinq poèmes de Baudelaire (Cinq poèmes de Charles Baudelaire).
Debussy ne se contente pas d’accompagner le texte. Il crée une atmosphère brumeuse, changeante, utilisant des accords dissonants pour traduire le « Spleen ». Dans Le Balcon ou Harmonie du soir, la voix et le piano semblent flotter, imitant le balancement des vers baudelairiens.

Duparc a composé la version la plus célèbre de L’Invitation au voyage. Sa musique est d’un luxe sonore incroyable, traduisant parfaitement le « Luxe, calme et volupté » du poème.

Fauré a mis en musique Chant d’automne, en insistant sur la dimension tragique et la marche inexorable du temps.

Ci-dessous, quelques liens sur Baudelaire et la musique :

Un premier article sur la musique a été publié sur ce site en décembre 2025, avec la musique vue par d’autres poètes :

Les petites images des portées musicales ont été générées par IA pour la SIACB

_______________________________________________

Article rédigé par Madeleine Cafedjian pour la SIACB.

_______________________________________________

Laisser un commentaire