À l’occasion du festival Valbonne en poésie, dimanche 23 août 2026, Cédric JACOB a donné une conférence d’1h15 intitulée : L’itinéraire idéologique des Fleurs du mal.
En voici deux extraits :
- Le premier est l’introduction qui annonce le plan de la conférence :
« Aborder une œuvre aussi dense et complexe que les Fleurs du Mal de Charles BAUDELAIRE – et sur le temps limité d’une conférence – est une entreprise, par nature, qui réclame à la fois d’être clair mais aussi parfaitement structuré.
Toutefois, cette œuvre, aux composantes finalement surprenantes, bien qu’impeccablement charpentée, ne se laisse pas facilement analyser ; il demeure toujours une part de brouillard, une trace de mystère, à l’image de « l’obscurité naturelle des choses » dont nous avertit Baudelaire lui-même dans son « Salon de 1859 ».
Il s’agit même de développer une force d’ « âme qui jette une lumière magique et surnaturelle sur l’obscurité naturelle des choses » – fin de citation.
Ainsi, pour comprendre l’itinéraire idéologique des Fleurs du Mal ne peut-on se contenter de sa structure chapitrée. Il est absolument nécessaire, comme nous le verrons en première partie de mon exposé, d’examiner l’itinéraire idéologique souterrain de la pensée de Baudelaire, tortueux et torturé, dont les méandres cachés s’enrichissent, au gré de stagnations, de retours en arrière et de libération par la voix poétique, de minéraux idéologiques variés. Ces sources souterraines, cachées à la lecture trop superficielle du livre, peuvent être éclairées par l’étude de la correspondance de Baudelaire – notamment un rêve qu’il a retranscrit et envoyé à son ami Charles Asselineau le 13 mars 1856 – et d’autres de ses réalisations littéraires : ses Salons, sa traduction des « Histoires Extraordinaires » d’Edgar Alan Poe et même certains de ses poèmes en prose du « Spleen de Paris ».
Ce petit détour préliminaire nous invitant à visiter les strates de la pensée baudelairienne nous permettra une vision plus pénétrante des poèmes qui ruissellent à la surface et de leurs entrelacs.
Dans une deuxième partie, nous aborderons l’itinéraire idéologique que nous donne à méditer la structure du livre initial, celui de la première édition du 25 juin 1857, en 100 poèmes. Ce fut un premier achèvement de la pensée poétique de Baudelaire.
Comme nous le verrons en troisième partie, le procès d’août 1857 intenté contre Baudelaire et ses éditeurs fut un véritable choc de grande amplitude pour le poète, qui ne s’est pas contenté de remplacer par la suite les six pièces condamnées, mais a composé 35 nouveaux poèmes, apportant une inflexion idéologique tout à fait appréciable à son maître-livre, en prenant la direction du désespoir le plus profond. La nouvelle version de 1861, dans sa composition-même, est celle que nous savons complètement conforme à la pensée de son auteur.
Enfin, la dernière partie de mon exposé présentera l’itinéraire éclaté et cependant apte à refermer l’ensemble du livre, avec la prise en compte des poèmes qui ont été satellisés et que l’on peut tout à fait comprendre comme autant de composantes enrichissantes et variées des Fleurs du Mal. »
- Le second est la fin de la conférence, avec « les poèmes satellisés » :
« Les poèmes satellisés
Un certain nombre de poèmes se sont retrouvés satellisés autour des Fleurs du Mal, soit qu’ils en provenaient à l’origine, comme les six pièces condamnées, soit qu’ils ont été composés bien avant, comme les poésies de jeunesse, soit après 1861, ceux qui constituent les poèmes qui auraient dû faire partie de la troisième édition des Fleurs du Mal. De fait, il y a bel et bien un lien de parenté de ces poèmes avec le maître-livre dont nous avons abondamment discuté, puisque c’est bien Baudelaire qui les a écrits, même s’il est hors de question de les rentrer de force dedans (comme Charles Asselineau et Théodore de Banville l’avaient fait en 1868) : ces poèmes sont tout de même dans le même champ gravitationnel de considérations poétiques et à ce titre, on peut les considérer comme des satellites de la planète « Fleurs du Mal ».
Il y a même une analogie encore plus grande avec notre Lune, satellite naturel de la Terre :
On peut comprendre que le choc cataclysmique du procès a joué, vis-à-vis de livre de poèmes en vers, avec le chamboulement de structure et la mise à l’écart des six pièces condamnées, le rôle qu’a joué avec la Terre le grand impacteur Théïa, embryon planétaire de la taille de Mars, qui a percuté la Terre et donné naissance à son satellite naturel, la Lune.
Ont ainsi été satellisés fort logiquement :
– Les épaves (1866)
Les pièces condamnées tirées des Fleurs du Mal (de 1857)
Galanteries
Épigraphes
Pièces diverses
Bouffonneries
– Apports de la troisième édition des Fleurs du Mal (1868)
qui sont autant de très beaux poèmes, des satellites (dans l’idée précédemment développée, que serait la Terre sans la Lune, Saturne sans ses anneaux et les planètes géantes sans leurs satellites ?) des poèmes qui apportent le développement absolument définitif de la version de 1861.
Nous laisserons volontairement de côté, sur « un lointain astéroïde », les textes de « Pauvre Belgique » que Charles Baudelaire composa alors que sa santé physique et même psychique commençait à présenter de graves défaillances.
Ces poèmes apportent donc un développement à l’image du Système Solaire, au-delà de la structure du livre de 1861 : un système complexe, avec une histoire parfois chaotique et une dynamique étrange. L’idéal baudelairien, en somme !
Pour terminer mon exposé, je vous propose un dernier poème, mélancolique, magnifique et crépusculaire, qui est un même temps un véritable hymne thérapeutique : Recueillement, issu des Apports de la Troisième Édition : On y retrouve toute la dimension alchimique du livre.
Recueillement, XIII, Apports de la Troisième Édition
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. »
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Article rédigé par Madeleine Cafedjian pour la SIACB.
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